Le Cours Des Choses

#lemondequivient L’époque est mutante. Il faut changer le concept même de média, inventer du neuf. lecoursdeschoses.net, site d’informations en général (et pas seulement), sera irrigué d’histoires à ne pas dormir debout. Et quitte à s’indigner lorsque nécessaire, avant tout : raconter le monde qui va bien.

Rêves d’une société saine

Imiter les schémas d’organisations observés dans la nature à l’échelle sociale, agriculturale et personnelle pourrait permettre de remettre notre civilisation occidentale dans le droit chemin des limites planétaires et de la justice sociale.Il est temps de faire converger luttes sociales, écologiques, et sagesses traditionnelles afin de façonner, tous ensemble, une société du bien-vivre.

S’inspirer du vivant pour esquisser une société saine

Ce n’est que très récemment que l’humanité s’est extirpée de notre bonne vieille condition animale pour rejoindre le cercle exclusif des espèces civilisées. Nous nous sommes ainsi libérés des terribles famines, du fléau de la mortalité infantile et de la nécessité de passer notre temps à penser à ce que nous allons manger et comment nous allons y parvenir. Plus récemment encore, depuis que l’Occident a décuplé sa puissance grâce aux énergies fossiles, la fracture avec le monde naturel s’est encore élargie. Les zones sauvages disparaissent sous le béton, en ville comme à la campagne. Le symbole ultime du progrès et de la modernité, ce sont ces mégalopoles de verre et d’acier, d’où toute trace de sauvage, de vivant non contrôlé a disparu. Nous provoquons avec audace la plupart cycles et des équilibres naturels : cycles diurnes, cycles lunaires, cycles saisonniers, cycles des nutriments, du carbone, de l’azote, du phosphore, de la matière organique ; tous ces processus dans lesquels s’inscrit la Vie depuis son apparition sur Terre n’ont pas leur place dans la compréhension moderne du monde. Notre intelligence intuitive animale est délaissée au profit d’une intelligence rationnelle et positive, suivant l’évolution civilisationnelle qui opère en Occident depuis plusieurs siècles.

Pourtant, la Nature continue de nous inspirer. Le bio-mimétisme s’attache par exemple à copier des particularités uniques du monde du vivant pour des applications technologiques : coque de fusée inspirée de coquillages, écrans plats inspirés des ailes de papillon, combinaison marine inspirée de la peau des requins … les exemples foisonnent, et montrent que nous sommes parfois capables de reconnaitre l’intelligence et la perfection des inventions de Dame Nature. Mais le bio-mimétisme n’est pas une invention moderne. On raconte par exemple que les premiers cultivateurs auraient eu l’idée de cuire des graines de proto-céréales en observant des fourmis collecter ces minuscules graines pour nourrir la colonie. Il s’en est suivi une formidable co-évolution des paysans et des céréales, sélectionnées années après année sur des critères pratiques de grosseur et de facilité à extraire le grain de l’épi, qui a mené aux céréales que nous connaissions il y a quelques décennies, dans toute leur extraordinaire diversité (les céréales d’aujourd’hui ne sont qu’une sélection très étroite de cette diversité).

Parallèlement, le vivant continue de nous ressourcer. Quiconque vit en ville connait le plaisir, l’apaisement que procurent une balade en forêt, une excursion à la campagne ou une randonnée dans les montagnes. Pourtant, tout le monde n’a pas ce luxe : de nombreux enfants des villes sont aujourd’hui diagnostiqués porteurs de « troubles de déficit de Nature », qui affectent leur capacité à être heureux, à compatir, ou à se concentrer. À Paris, un tiers des enfants de 6 à 10 ans n’a jamais marché pieds nus dans l’herbe. Nous vivons dans un entre-soi entre humains fort néfaste à notre santé mentale. Car il y a dans un seul arbre assez de mystères pour assouvir la curiosité de toute une vie. Observer le cheminement d’un insecte est une source infinie d’émerveillement pour un enfant.

Enfin, nous ne pouvons ici omettre de citer la permaculture ou l’agro-écologie comme des pratiques agricoles qui s’inspirent directement de l’observation des écosystèmes naturels, sans intrants et productifs comme les forêts, afin de concevoir des systèmes culturaux qui possèdent ces mêmes caractéristiques.

La nature ne produit pas de déchet, n’émet pas de CO: ses cycles sont équilibrés. Et elle est constituée d’une grande diversité d’acteurs en parfaite santé. Imitons-la dans la conception de nos sociétés humaines, faisons du bio-mimétisme à grande échelle !

Enfin une excellente nouvelle pour la Vie sur Terre

Nous sommes aujourd’hui à un carrefour des destins. Le monde que nous connaissons pourrait bien devenir très hostile bien avant que les plus jeunes d’entre nous deviennent vieux, sous les pressions simultanées des catastrophes écologiques et d’un totalitarisme grandissant. « Tout est prêt pour que tout empire », résume très justement Hervé Kempf dans son livre du même nom.

Mais l’excellente nouvelle, c’est que les injonctions des scientifiques désespérés pour l’avenir de la planète rejoignent le bon sens de nos ancêtres paysans et nos aspirations en tant qu’urbains déconnectés des cycles naturels : rétablir un contact intime avec les sources de la vie, en recherchant la fertilité et la pleine santé des écosystèmes, en renouant des liens avec la nourriture que nous mangeons et les espèces animales et végétales qui peuplent nos paysages. Nos arrière-grands-parents veillaient à laisser derrière eux des sols, des communautés, des paysages, en meilleure santé que ceux qu’ils avaient eux-mêmes reçus de leurs ancêtres. Une responsabilité individuelle mais partagée à l’échelle de tout un continent : voilà comment on respecte les limites planétaires. Il est même possible de reprendre du carbone à l’atmosphère tout en augmentant la fertilité des sols, en apportant de la vitalité dans les communautés rurales, et en améliorant la santé des populations. Il faut néanmoins pour cela une ribambelle de petits paysans qui cultivent la terre de manière responsable, en copiant les processus qui mènent à une fertilité et une santé naturelle dans le monde du vivant.

Ainsi, pour chaque principe d’organisation du vivant, il existe un pendant agricultural et un pendant culturel, et parfois une traduction à l’échelle individuelle. En imitant la nature à ces différents échelons, nous nous donnons sérieusement les moyens de bâtir une société durable, juste, et en bonne santé.

Premier principe : Diversité = Résilience

Le premier principe appliqué à la lettre par Dame Nature est la diversification des écosystèmes. Nulle part n’existe de monoculture. Nulle forêt ne saurait contenir qu’un seul type d’arbre. Partout, sur tous les continents, sous toutes les latitudes, les écosystèmes naturels contiennent une diversité impressionnante d’espèces végétales, animales et fongiques qui coexistent pour assurer la viabilité et la résilience de l’ensemble. La diversité des communautés des êtres vivants qui peuplent un paysage augmente bien souvent avec son hétérogénéité. Si chaque recoin possède une topographie différente, c’est autant de niches possibles pour des écosystèmes différents.

Traduction agriculturale : Une agriculture naturelle doit diversifier les espèces et les variétés au sein d’une même espèce dans un champ. Les monocultures requièrent beaucoup d’intrants et sont extrêmement vulnérables aux maladies, aux insectes et aux aléas du climat. Il faut également restaurer les haies, les points d’eau, les arbres dans les champs, bref tout ce qui peut rompre la monotonie des étendues des champs industriels. Bien sûr, cultiver la diversité demande une population rurale bien plus dense, et très habile.

En l’espace de 100 ans, l’Europe a définitivement perdu 75% des variétés potagères autrefois cultivées. Cette effondrement de la biodiversité cultivée nous prive aujourd’hui d’une précieuse banque génétique dans laquelle nous aurions pu puiser des espèces capables de faire face aux nouveaux extrêmes climatiques attendus dans les années à venir. C’est pourquoi il est aujourd’hui urgent de remettre en culture les variétés anciennes, variétés paysannes ou variétés-populations.

Traduction culturelle : Rechercher la diversité des cultures, leurs interactions sans perte des spécificités de chacune. Se souvenir qu’une culture est aussi souvent ancrée dans un territoire. Exporter une culture sous d’autres latitudes, c’est nécessairement la modifier, l’adapter. Au sein d’une culture, valoriser la multiplicité des compétences, des personnalités. L’effondrement de la biodiversité cultivée a son pendant culturel, avec l’homogénéisation des cultures et la disparition de nombreuses sociétés traditionnelles, emportant avec elles un langage, des pratiques et des savoirs irremplaçables.

Traduction personnelle : La santé d’un individu passe en premier lieu par la santé de sa flore microbienne, qui compose près de 90% des cellules du corps humain. Et la santé de notre flore microbienne est d’autant plus grande qu’elle est diversifiée. Pour cela, rien ne vaut une alimentation diversifiée, vivante, c’est-à-dire contenant les bactéries du sol et de l’air ambiant. Nos systèmes immunitaires ne s’en porteront que mieux. Ainsi, il est important pour les sols agricoles de maintenir un équilibre et une diversité des populations bactériennes et fongiques pour que nous soyons ultimement en bonne santé. C’est la base de la permaculture, de l’agro-écologie, de l’école de Maraîchage Sol-Vivant, etc…

Deuxième principe : le renouvellement par la marge

Philippe Descola a décrit en détail, dans son livre Par-delà Nature et Culture, les intrications complexes entre ces deux sphères du monde pour différentes sociétés : la sphère domestique, où tout est sous contrôle, et la sphère sauvage, où s’épanouit une vie incontrôlée, parfois effrayante. Il relève combien cette division est propre à l’Occident, mais remonte toutefois à la civilisation Gréco-Romaine. Ailleurs, différent degrés de domesticité ont pu être observés. Mais de nombreuses traditions un peu partout dans le monde ne font pas la distinction : il n’y a pas de domestication d’animaux, et l’agriculture se limite à quelques arbres et tubercules, savamment propagés. Dans notre volonté civilisationnelle, les Modernes, comme nous appelle Descola, ont tenté de dominer les plantes et certains animaux afin de contrôler davantage notre avenir et d’échapper aux catastrophes naturelles. Ivres de pouvoir et de contrôle sur cette fertilité naturelle, avides de monnayer la vie qui se renouvelle d’elle-même, nous avons oublié le vieil adage « ni trop, ni trop peu : de la mesure en toutes choses », et avons démesurément étendu notre contrôle sur les forces du vivant, au point de vouloir stériliser chaque champ avant son ensemencement, et de repousser la forêt dans des parcs nationaux que l’on visite pour se ressourcer.

Or, pour Wendell Berry, le sauvage est une source précieuse dans laquelle nous devons régulièrement puiser pour renouveler les valeurs qui doivent guider la société. Il décrit l’exemple de l’agriculture Andine, qui valorise les marges des champs, laissées quasi-sauvages pour y puiser de nouvelles variétés. Ainsi, si un champ de patates est détruit par une calamité naturelle, les paysans andins explorent les haies alentours à la recherche de variétés semi-sauvages, parfois issues d’une pollinisation croisée, peuplant ces marges. S’ils trouvent une variété ayant résisté, celle-ci est incorporée au catalogue local des variétés cultivées (comptant souvent plus d’une cinquantaine de variétés différentes pour une seule famille). Voici une belle traduction agriculturale de la nécessité de préserver des zones de non-contrôle, des haies sauvages qui permettront d’éviter la dégénérescence de nos variétés.

La traduction culturelle est limpide. Il faut encourager et préserver les zones d’expérimentations sociales, zones hors de contrôle, les ZADs, les squats, car c’est de ces milieux que viendront peut-être de nouvelles formes d’organisation sociales plus démocratiques, plus justes socialement, ou compatibles avec le respect des limites planétaires. Si nous étouffons la moindre initiative comme c’est le cas actuellement (grâce à une répression policière hautement violente), nous anéantissons toute possibilité de nous renouveler au niveau sociétal, bien sûr au bénéfice de ceux qui constituent le sommet de la hiérarchie sociale. Dans mon article intitulé « De l’écologie des Sociétés », j’enquête un peu plus en détails sur l’origine de cette volonté de contrôle qui caractérise tristement notre époque.

La traduction personnelle est peut-être un peu plus bancale. Elle exprime que, pour faciliter son changement intérieur, pour éradiquer le Donald Trump en nous, il faut sans doute laisser plus libre cours à notre côté sauvage, créatif, intuitif, sensible. Une bonne nouvelle pour le vivre-ensemble de demain !

Troisième principe : la coopération

Les récents travaux de Pablo Servigne ont permis de mettre en lumière l’autre grand principe de sélection à l’œuvre dans la nature : la coopération. Les groupes les plus enclins à survivre sont ainsi ceux qui coopèrent le mieux. Aveuglés par une idéologie économique, les Modernes n’ont retenu des processus de sélection naturelle que la compétition. Ils se sont alors grandement servis de cette métaphore pour appuyer les hypothèses de l’économie classique qui fondent toujours aujourd’hui l’ensemble de notre système. Ainsi, le député François Ruffin relevait dernièrement que dans la nouvelle proposition de loi sur le transport ferré, le mot « compétitivité » apparaissait 35 fois. Nous sommes donc baignés dans un discours insistant sur la nécessaire compétition des uns envers les autres, compétition qui serait d’ailleurs finalement bénéfique à l’ensemble de la société.

La coopération dans la nature prend des formes hautement complexes, parfois proches de la compassion. Ainsi, les vieux arbres capables de capter la lumière du soleil transfèrent des sucs aux plus jeunes arbres, les aidant ainsi à pousser à l’ombre de leurs feuillages. Les échanges de sucs se font mêmes entre différentes espèces, selon un formidable orchestre dont nous commençons à peine à percevoir l’importance. Une société durable doit donc s’appuyer également sur ce principe de coopération, d’entraide, de don, telle est la traduction culturelle de ce principe universel d’organisation du vivant. Une économie capitaliste basée uniquement sur la compétition des individus et des entreprises n’a pas sa place dans cette société.

D’un point de vue agricultural, il importe d’associer ensemble différentes espèces s’associant positivement les unes aux autres. Nous pouvons ici souligner la regrettable disparition des légumineuses des champs et des rotations culturales, au profit des engrais azotés minéraux. Les légumineuses et les céréales poussent bien ensembles (les plus fameuses associations sont, entre autres, maïs-haricot ou blé-pois), et se complètent dans l’alimentation pour fournir à l’homme toutes les protéines dont nous avons besoin. En fixant l’azote atmosphérique dans les sols, les légumineuses contribuent également à son enrichissement de manière naturelle. Bref, légumineuses et céréales doivent coopérer à nouveau ! La disparition des légumineuses des champs européens s’est faite dans les années 70 sous l’impulsion d’un soja américain puis brésilien extrêmement bon-marché. En 2018, environ 95% des animaux exploités en France était nourris au soja américain ou brésilien, représentant un déficit de plus de 5 milliards d’euros pour la France, un crime contre la santé publique et la contre forêt amazonienne.

Les humains et les animaux coopéraient historiquement dans les champs, et ce presque partout dans le monde. Notons qu’il s’agi(ssai)t bien souvent de relations de coopération dans les sociétés traditionnelles et non de relations d’exploitation.

À l’échelle individuelle, le principe de coopération nous rappelle qu’il est illusoire de rechercher l’autonomie seul(e). Nous dépendons d’une communauté pour subvenir à nos besoins et s’épanouir en tant qu’individu. L’autonomie doit être recherchée à l’échelle de quelques dizaines voire centaines de personnes, ou peut être envisagée à plus grande échelle moyennant une organisation sociale juste et efficace.

Quatrième principe : l’interdépendance

Ados, nous voulons tous l’indépendance. Mais cette indépendance ne peut être qu’illusoire, car l’observation des systèmes naturels nous apprend que tout être est fortement dépendant de tous les autres. C’est le b.a.-ba de l’écologie des espèces. Le loup dépend de la présence de renards qui dépendent des lapins qui dépendent des carottes qui dépendent des insectes pour leur pollinisation qui dépendent des interstices dans les vieux chênes pour leur reproduction, etc… Il serait d’ailleurs plus juste de percevoir la biodiversité non comme un simple catalogue d’espèces, mais comme une multitude de relations, de liens de dépendance, de coopération, de prédation, de parasitisme, de mutualisme, formidablement orchestrés par une force invisible pour assurer la cohésion du tout.

Traduction agriculturale : Reconnaître cette dépendance nous amène à reconnaître notre responsabilité en ce monde : chacune de nos actions impacte toute une chaîne d’êtres vivants, aux équilibres fragiles et complexes. Dans cet écosystème en interrelation constante, chaque être a un rôle bien spécifique à jouer. (Quel est d’ailleurs le rôle des humains dans l’écosystème planétaire ? La réponse à cette question peut nous permettre de trouver un sens à nos vies désorientées). C’est ce que Joel Salatin appelle « The marvelous pigness of pigs ». Selon ce fermier-écrivain américain, chaque animal ne peut s’épanouir que si l’on laisse s’exprimer sa singularité, sa spécificité. Ses cochons sont heureux lorsqu’ils peuvent fouiller le sol à la recherche de glands, car c’est ce que les cochons font, et c’est le rôle qu’ils remplissent dans l’éco-système. Il est donc contre-productif et amoral de parquer des cochons ou des vaches dans des « feedlots » industriels, pour en exploiter le produit. La productivité (et l’épanouissement) maximale à la ferme est atteinte lorsque toutes les composantes de l’écosystème sont bien dans leur niche et remplissent le rôle pour lequel elles sont dotées de capacités singulières propres à leur espèce.

Traduction culturelle : Nous sommes des animaux profondément sociaux. Nous dépendons, en plus des autres espèces, des autres individus peuplant notre territoire afin de nous épanouir dans notre vie d’humain. Et nous avons besoin d’une multitude de capacités au sein de chaque communauté. Il serait bien impossible de nous passer de paysans, bien que cela soit la volonté politique actuelle. Au lieu de chercher à s’extirper de ces relations de dépendance, en remplaçant le travail humain par des machines par exemple, célébrons au quotidien notre inter-dépendance : nous pouvons ainsi remercier les agriculteurs à l’occasion de chaque repas, pour leur travail inlassable. Nous devons aussi reconnaître que chaque objet a une histoire de fabrication : le travail d’enfants dans les mines de cobalt au Congo par exemple, est une réalité que l’on ne peut dissimuler (bien qu’Apple et Samsung continuent de s’y approvisionner massivement). Si un meuble Ikéa est vraiment bon marché, c’est peut-être parce que le bois vient d’une filière peu légale, dans une forêt non protégée où les communautés locales sont probablement détruites par l’exploitation de leurs lieux de vie ancestraux.

Cinquième principe : Cycles fermés et auto-fertilité

Deux observations concernant les milieux naturels devraient inspirer notre développement civilisationnel : la végétation pousse toute seule, et les écosystèmes ne produisent aucun déchet. Peut-être les deux sont-ils liés… ? La clé, ce sont les nutriments, en particulier les sels minéraux. L’azote, le phosphore, le magnésium, le potassium, le calcium, le bore, le fer, et tant d’autres, ne sont présents qu’en quantité finie sur Terre. La Nature doit donc procéder à une habile opération de recyclage au cours de la vie et de la mort des organismes, afin que ces précieux éléments (que nul ne peut synthétiser) restent dans les écosystèmes, et ne soient pas perdus à jamais, au fond des océans par exemple. Via la photosynthèse, la chute de la feuille des arbres et la décomposition microbienne, l’énergie reçue par les écosystèmes est transformée en matière organique, qui assure le renouvellement de la fertilité des sols. Voilà le modèle à imiter pour nos systèmes alimentaires.

Traduction culturelle et agriculturale : Chaque légume qui sort du champ constitue une perte précieuse de nutriments. Il faut donc y réinjecter le maximum, et en perdre le minimum. Autrement dit, toute la matière organique produite par l’agriculture doit être retournée dans les champs, sous une forme ou une autre, après consommation. Les implications sont évidentes, et pourtant surprenantes.

D’abord, les excréments animaux doivent être rendus aux champs, et non déversés dans les rivières où ils eutrophient les écosystèmes. Ensuite, tous les déchets organiques doivent être compostés, et non jetés à la poubelle, où ils finiront par émettre du méthane, enfouis sous terre. Enfin, les excréments et urines humaines doivent être collectés et non rejetés à la mer par nos canalisations, car ils contiennent les précieux minéraux. Les toilettes sèches constituent donc un maillon indispensable à la fermeture ultime du cycle des nutriments, qui devra s’opérer un jour ou l’autre. Le phosphore est par exemple une ressource minérale qui se raréfie de plus en plus rapidement. Exploitées par l’industrie minière et agricole, les quelques rares mines de phosphores qui se trouvent au Maroc et en Chine devraient commencer à voire leur production décroître dans les prochaines décennies. Or, l’agriculture industrielle ne sait pas faire sans phosphore pour l’instant.

La sur-fertilisation est également fort néfaste pour les écosystèmes, et ultimement pour la santé humaine. Ainsi, il a été observé qu’en cinquante ans, le taux de magnésium dans le sang humain a chuté de près d’un tiers (provoquant stress, fatigue… chez l’individu). Parallèlement, des études ont montré que les plantes fertilisées artificiellement au phosphore ne sont pas capables d’assimiler du magnésium terrestre dans leurs tissus, et sont donc carencées en cet élément essentiel. C’est donc toute la société qui se retrouve malade sous l’effet d’une carence généralisée en magnésium dans les plantes qui constituent notre alimentation quotidienne. Et ceci n’est que l’un des très nombreux exemples qui nous montrent qu’il y a bien souvent des conséquences néfastes à s’éloigner ainsi des équilibres naturels.

Les plantes, elles, ont horreur du gaspillage. C’est pourquoi, lorsque l’azote des sols se trouve sous la forme de nitrates (hautement solubles, et donc susceptibles de déserter les sols à la première pluie), les plantes utilisent prioritairement ce nitrate pour la construction de leurs tissus. Mais ces nitrates agissent ultimement comme un poison pour les plantes qui se retrouvent par la suite très vulnérables aux maladies et à la sécheresse, comme l’explique Konrad Schneider, agronome et agriculteur dans le sud-ouest. Or l’industrie agricole continue de promouvoir massivement les engrais aux nitrates, rendant les plantes fragiles, et polluant les nappes phréatiques de nos ruralités.

Conclusion : vers une société saine ?

Une société saine est une société à la fois durable sur le plan écologique, s’inscrivant harmonieusement dans les cycles naturels, et nécessairement juste sur le plan social, ce qui signifie un bouleversement de la hiérarchie sociale établie depuis trop longtemps. Le renouveau ne saurait advenir sans une inclusion des marges de la société, une introspection de chacun, et un repeuplement des campagnes par des paysans désirant cultiver honnêtement la Terre. La Nature doit guider en permanence nos inventions sociales ou technologiques, car elle constitue une source inépuisable d’ingénierie, de sagesse, de coopération, et de beauté. Les intérêts de chacun doivent donc converger autour de la restauration des paysages ruraux, des arts de vivre locaux, et de la pleine santé des communautés. La société ainsi rétablie sera sensiblement plus décentralisée, moins puissante, mais exhibera toutes les caractéristiques d’une culture vivante, responsable, et durable.